grincement

Leila Alaouf

samedi 23 juillet 2016

Rechercher Dieu dans une botte de foin

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Ils parlent au nom de Dieu et se comportent comme des dominants à son égard ; tous porte-paroles auto-proclamés, ils lui revendiquent les dires et le châtiment comme on revendiquerait la pluie et le beau temps. Il nous appartient et ce n’est pas à Lui que nous appartenons. On le vêt de l’habit de la terreur qui est pourtant le nôtre et on déclare que le fouet à la main, il surveille nos moindres pensées, nos moindres doutes. On le couvre du vêtement de nos peurs et déclarons que ce sont les siens, jamais les nôtres. Dieu tout puissant, jusqu’à semer la crainte au plus profond de nos questionnements, qui finissent refoulés dans nos prisons limitantes. Ils te disent même que tu n’as pas le droit d'interroger son décret mais affirment que tu es pour Lui plus cher que tu ne le seras jamais pour tes propres parents. Pourtant, tes géniteurs semblent bien plus tolérants et doux à ton égard que l’image sadique qu’ils te dessinent du Très Grand. Car ceux qui t’ont mis au monde ici-bas t’aiment d’un amour inconditionnel et acceptent le reproche aussi injuste qu’il soit. L’amour est au-dessus de tout cela. La mère te pardonnera tes colères et tes trépas, t’ouvrira ses bras en réponse sacrificielle. Et malgré cela, ces fous te font croire que Dieu qui t’aime d’un amour qui dépasse celui des vivants te haïrait pour des confessions authentiques dirigées vers le ciel. Mais comment donc voudrais-tu qu’Il te réponde si tu ne le questionnes pas ?! 

Ils l’esquissent à leur image, impitoyable et terrifiant, la sentence déjà prête avant même que le destin ait écrit le péché. Pervers, Il t’aurait créé avec une raison naturelle et des doutes existentiels pour te demander ensuite de les étouffer de tes propres mains, sous peine de furie irrépressible, l'épée de Damoclès déjà prête à te foudroyer. Dieu aux attributs humains qui porte les traces et les preuves de leurs crimes possessifs.

Je cherche Dieu partout dans leurs productions religieuses consuméristes comme on rechercherait une aiguë dans une botte de foin et ne trouve que les traces de leurs trahisons envers Le Divin. Ils ont attaché à nos cous la corde du chantage théologique et excommunient pour une idée trop spontanée. S’ils le pouvaient, ils t’auraient interdit d’inspirer l’air qui te fait vivre, sur décision despotique. Terroristes de l’âme, ils essaient de se convaincre eux-mêmes en te forçant à les croire.

Ils n’ont jamais cru aux 99 noms de Dieu, mais à ceux qui les définissent eux, pauvres humains. 



L.A

mercredi 8 juin 2016

Maram al Masri : la poésie indisciplinée

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La couronne de fleurs est à Maram al Masri ce que le chapeau est à Nothomb. Je la retrouve dans son café favoris à Saint-Germain. Ici, Les serveurs la connaissent et l’apprécient. Elle m’embrasse et me prend dans ses bras comme si j’étais une vieille connaissance. Pourtant, nous nous connaissons que par croisement de regards et par sourires interposés lors d’événements organisés pour la Syrie.  

« La poésie est un rendez-vous amoureux, et je me dois d’être en continuité avec ce que j’écris. Je cherche le beau partout dans ma vie. Tout comme j’écris pour mes lecteurs, je m’habille aussi par respect pour ceux qui me croisent. Je voudrais transformer les monstres en princes.»

Issue d’une famille musulmane de la ville balnéaire de Lattaquie, c’est très jeune que l’écrivaine connait l’exil. Son histoire ressemble à celle d’un roman Tolstoï. Eperdument amoureuse d’un jeune garçon chrétien, l’histoire ne tarde pas à arriver aux oreilles des services secrets dont la forte présence dans la ville relève d’une longue tradition du régime Assad. Dès lors, le chantage commence : 
« Sois tu espionnes ton entourage et tes voisins pour nous, soit on le kidnappe et en l'envoie aux frontières israéliennes pour qu'ils s'en occupent.»
Elle refuse et subit alors la désapprobation collective et le scandale dans une société où les femmes sont comme des voitures, « il y a celles qui sont neuves, et celles qui sont usées et bonnes à la casse. J’étais une voiture usée. » explique la poétesse. 

Elle abandonne tout pour vivre son histoire d’amour, de son université à sa réputation, jusqu’à ce que cet homme finisse par la quitter sous la pression de sa mère qui menace de se suicider s’il persiste dans cette relation avec une musulmane. C’est le grand pari manqué d'une vie. Et c’est aussi le début d’une longue relation avec les mots. "Je te menace d’une colombe blanche" est son premier recueil, que son frère, lui-même adepte de poésie, fera publier en Syrie.

« J’ai toujours été le second choix. J’étais trop brune pour être belle en Syrie. Ma tante me disait que maintenant, en plus d’être une marchandise de second choix, j’avais brûlé tout le peu d’atouts qui me restait. Pourquoi suis-je toujours un deuxième choix ? »

La jeune Maram al Masri accepte alors de se marier avec le premier homme qui demande sa main et se retrouve en France, avec à un homme qu'elle n'arrive pas à aimer, mais fuyant le scandale et les menaces du régime. Elle ne parle plus l’arabe et ne maîtrise pas le français. Elle se morfond dans un mutisme pendant quelques temps, avant de se réconcilier avec sa langue natale et d’adopter le français. D’ailleurs, tous ses recueils sont bilingues, elle ne traduit jamais ses poèmes, elle « accouche de jumeaux dans deux langues différentes » comme elle aime à l’expliquer.

Puis un divorce. Et un enfant kidnappé à sa naissance par son père et qu’elle ne reverra que cinq ans plus tard. Dans ses poèmes, la figure maternelle est omniprésente, entre les lignes et dans les métaphores. Elle écrit alors « le Rapt », à l’encre de ce trauma maternel.

« J’ai porté mon fils neuf mois de ma vie et je suis restée allongée 5 mois, comme un meuble. Et après tout ça, on me l’enlève, comme si je n’étais rien, comme si je n’étais qu’une poule pondeuse. »

Envers et contre tout, elle est éternellement à la recherche de l’amour. La seule chose qu’elle dit pouvoir enseigner, c’est l’amour et elle l'admet, elle a viscéralement besoin du regard de l'homme.
« J’ai vécu dans une société où les femmes ne sont rien sans un homme pour les décorer, un homme en étendard. »
Je ne peux m’empêcher de lui demander s’il lui est possible de s’envisager au-delà d’un statut de mère, d’épouse, ou d’amante ? 
« Mais je suis tout cela à la fois, ça fait partie de mon histoire et je ne peux pas y échapper. C’est un jeu de rôles, je suis tour à tour chacun d’eux et à la fois je suis tout ça en même temps. Peut-être que si j’avais vécu une histoire différente, j’aurais appris à être plus indépendante de ces rôles. Mais c’est mon histoire... »
Toutefois, l’écrivaine ne verse pas dans des généralisations faciles et la haine. Elle sait le pouvoir de la récupération, les clichés exotiques et le paternalisme très présents en France.  Elle déclarait il y a peu dans une interview accordée au Figaro « Je ne suis pas Shéhérazade. Elle utilise l'imagination, quand je me sers de l'émotion et ancre mes poèmes dans la réalité."

Tiraillée de tous les bords, elle ne trouve sa place d’écrivaine nulle part.

« Je suis critiquée et délégitimée de toutes parts. D’un côté, la sphère littéraire arabe trouve ma poésie trop facile, trop simple, à l’inverse de toute cette tradition très virile de musculation linguistique et de déblatérations impressionnantes à la Nizar Kabbani et Mahmoud Darwich. Et de l’autre côté, je suis méprisée par le champ littéraire français qui pense que si je suis là, ce n’est que grâce à mon physique, à mes long cheveux noirs, à mon exotisme ou pire, pour remplir les quotas de femmes poètes.

Je ne pense pas que le machisme soit propre aux arabes. Ça fait trente ans que je vis en France, et comme je viens de l’expliquer, beaucoup pense que je n’ai pas ma place en tant que femme poète et plus encore en tant qu’arabe. Mon recueil « cerise rouge sur carrelage blanc » a été certes censuré en Syrie, mais il est aussi considéré comme provoquant en France. Pourtant je n’aime pas la provocation et je pense que chaque écrivain a une responsabilité politique. Je ne crois pas en la liberté absolue qui mène à des dérives comme le dernier livre de Houellebecq. Tout ce que j’ai fait en écrivant ce recueil, c’est parler de mes ressentis, de mon vécu de femme. Mais apparemment, c’était déjà beaucoup trop, en France aussi. Je ne dis pas que mes textes sont féministes, mais je parle de voix féminine. Je n’aime pas l’image que renvoient les féministes en France et leur obsession de l’islam. Qu’elles balayent devant leur porte d’abord ! Pour autant, je resterai toujours révoltée contre les violences faites aux femmes et l’inégalité universelle qui régit les sociétés. »
Malgré ce désir de délégitimer par certains, les recueils d'al Masri sont traduits dans 19 langues et ont reçus une dizaine de prix littéraires. 

Vous l'aurez compris, Maram al Masri, c’est la nuance. 

Au fait, on me murmure à l’oreillette qu’elle serait en lice pour le prix Nobel de littérature… Affaire à suivre !



Leila Alaouf
Entretien fait le 07/06/2016

mercredi 25 mai 2016

Pinçades

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Comme l’esclave qui se perd,
Je chante d’une mélodie qui me fuit.
Depuis longtemps, mes lèvres, 
n’ont essuyé
La paix d’un cœur qui s’apaise.

Loin de moi,
L’idée précise d’hier.
Mais si loin déjà l’euphorie des certitudes,
Qui caressent l’âme dans le sens des désirs,
Si promptes à désirer l’évidence.

L’évidence est le danger.

Et si tout se serre de bas en haut,
Rien ne reste plus exact que l’envie de chercher.

Un signe,
Une lettre,
Un alphabet secret,
Des paroles volages,
Ou des yeux sincères.

Dans un tourbillon,
Quelques échasses trompeuses,
Qui fracassent,
Aussitôt perchée.

Car tout se serre de bas en haut,
Dès que la poigne se délace.

Tu ris,
Dans ton abri de chimère,
Celui des effluves mensongers,
Mais le mensonge te plait.

Enfouies les pinçades oppressantes.


Je dors.


L.A


dimanche 3 avril 2016

Penser Sororité

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Sana K


Le terme Sisterhood commence à être employé par les milieux féministes nord-américains à partir des années 1970, tandis qu’en France, c’est son équivalent, sororité, qui commence à émerger. 

Toutefois, un problème apparaît assez rapidement quant à l’utilisation du mot: les femmes afro-américaines, entre autres, se rendent compte que ce fameux « sisterhood » dont il est question ne les engloberait pas forcément. Sur le terrain, Kimberley Crenshaw, sociologue afro-américaine, partage différentes enquêtes dont les résultats sont édifiants. Elle se rend compte que 85% des femmes noires qui fuient leur foyer et les coups de leurs conjoints finissent par y retourner car, étrangement, elles ont moins accès aux chambres de refuges pour femmes battues. S’ajoute à cela la discrimination raciale au niveau des logements : 64% des demandes de logements faites par des noirs américains sont refusées. Difficile  donc de fuir une situation violente pour elles. Pour couronner le tout, Elle constate que les campagnes de prévention contre les violences domestiques ne sont diffusées que sur des chaines accessibles et vues par une classe moyenne voire supérieure et excluant par conséquent la majorité des femmes de couleur (women of colour.)

Sororité par qui ? Pour qui ?

En France, nous ne sommes pas non plus en reste. Les femmes issues des banlieues, de « culture » musulmane, ou racisées, n’apparaissent dans les débats portés par les féminismes historiques que pour être sauvées. Les mouvements féministes français n’ont agi que de façon communautariste et solitaire durant des décennies, allant jusqu’à soutenir des projets de loi non seulement sexistes mais également racistes, et je pense notamment à la loi de 2004 contre les signes religieux à l’école. Mes propos pour désigner cette loi pourraient paraître extrêmes, mais pour mieux les appréhender, il est absolument nécessaire et éclairant de visualiser le film Maryam de la réalisatrice Faizah Amba qui permet au spectateur de s’immiscer dans le quotidien d’une jeune adolescente portant le foulard au moment du vote de cette loi. 

Mariam, c’est l’histoire d’une petite fille qui décide de porter un foulard, de se construire, de tester, d’essayer de nouvelles choses. Je ne m’étalerai pas sur la question, mais cet exemple est particulièrement représentatif de la déconnexion des mouvements féministes français avec le terrain. Le comble pour ces nombreux féminismes ethnocentrés, c’est qu’ils ont bel et bien un point commun avec lesdits représentants des musulmans en France : d’aucun n’estime nécessaire de donner la parole aux premières concernées, c'est-à-dire les femmes portant un foulard ou les femmes françaises musulmanes plus généralement.   

Les systèmes de dominations ne sont pas l'apanage des hommes, ils sont également reproduits entre femmes, mouvements féministes compris, et en vérité, tout cela n’est pas du tout étonnant. C’est même le résultat prévisible d'un système qui ne se construit qu'à travers des relations de dominants/Dominés. Nous  intériorisons les systèmes de dominations dans lesquels nous baignons. Les mouvements féministes principaux en France ne sont composés que d’une certaine élite blanche qui n’a fait que reproduire, malgré elle, les processus de dominations patriarcales, à sa petite échelle. 
Il est naturellement plus facile de ne soutenir que ceux ou celles à qui l’on s’identifie. 

Mais précisément, le principe de sororité réside dans la solidarité au-delà des différences qu’il y a entre nous.

Sororité n’est pas paternalisme

Nous ne sommes pas là pour choisir ce qui serait meilleur pour l’autre. En d’autres termes, en tant que femmes musulmanes qui avons sans cesse à osciller entre nos combats féministes au niveau citoyen mais également en intracommunautaire, nous n’avons pas besoin que l’on nous libère à coup de discours protecteurs.

Alors avant que chacune d'entre nous ne se lance dans des revendications pleines de bons sentiments au nom d’un groupe donné, nous devrons nous poser ces deux questions essentielles :

-Suis-je légitime à parler de ces revendications (exemples innocents : le foulard des femmes musulmanes, la place des femmes en islam,  l'oppression des pauvres femmes en Afrique) ?

-Quels dommages collatéraux à l’encontre des premières concernées puis-je entraîner en parlant pour elle?

Prendre conscience de ses privilèges n’est jamais chose agréable, surtout quand on se croit à l’abri de discriminer. Se dire que l’on contribue d’une façon ou d’une autre à l’exclusion d’un groupe est  embarrassant, mais c’est une introspection nécessaire à faire. C’est précisément ce que l’on demande aux hommes, de prendre du recul et d’avoir l’objectivité de reconnaître leurs privilèges. Nous sommes toujours privilégiés par rapport à quelqu’un, que cela nous soit plaisant à entendre ou non.
Moi-même, fille d’immigrés, je suis privilégiée par mon parcours scolaire et mes chances de réussites comparée à d’autres femmes françaises issues de l’immigration mais qui n’ont pas eu ces chances.

Nous ne sommes pas forcément conscient d’exclure du marché le petit libraire du coin lorsque nous décidons d’acheter nos livres sur Amazon ou à la Fnac. Mais nous y contribuons. Et c’est exactement le même schéma qui se met en place quand les mouvements féministes décident, sciemment ou non, de favoriser un discours, une vision, une représentation, ou une couleur de peau. 

Ce n’est qu’une fois que l’on prend conscience de cela que l’on peut inclure puis agir.

La sororité, c’est le soutien, mais ce n’est jamais le tutorat.

L.A