Leila Alaouf

jeudi 5 juillet 2012

Zahra, Ou l'Esclavage des temps Modernes (3e et dernière partie)

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Il est si facile de blesser la dignité d'une personne à tort, et si difficile d'avouer ses erreurs.

Cet evènement n'avait fait que cultiver une certaine révolte interieur en moi, et certaines questions troublaient ma naiveté. Du haut de mes 16 ans, je ne comprenais pas pourquoi et comment pouvait-on être si insensible. Il s'agissait d'une jeune fille qui aurait très bien pu être Marwa, la fille de ma tante, ou moi. Ma tante n'était ni cruelle, ni sans coeur. Il lui manquait seulement une certaine sensiblité, et toute notion de justice passait après son orgueil personnel. Elle est en réalité une caricature des populations orientales actuelles. Peut-on dire que toutes ces populations sont cruelles? certainement pas. Je pense simplement qu'il y a une culture de la supériorité et de l'orgueil qui dépasse malheureusement les principes de l'Islam et ses limites.  Les mentalités écrasent la religion pour ne laisser de celle-ci que les apparences. Voilà la triste réalité de nos doux pays.


C'est ainsi que nous créons le destin de ces personnes. Nous envisageons ce qu'elles ne sont pas jusqu'à ce qu'elles même se persuadent de ce qu'elles ne sont pas, et c'est à ce moment là qu'elles finissent par le devenir vraiment.

Zahra passait des journées entières à faire ce qui lui était officiellement confié et ce qui ne lui était pas, à supporter ce qu'elle devait officiellement supporter, et ce qu'elle ne devait pas. Elle devait nous servir jusqu'à des heures très tardives qui pouvaient dépasser minuit. Il arrivait parfois qu'elle nous accompagne lors de nos sorties familiales.
Ainsi, elle nous accompagna au très prisé Beit Al Cham, un restaurent installé au coeur d'une ancienne demeure damascène, grandiose et transformé depuis quelques années en restaurent. Ma mère, par son tempérement conciliateur évitait d'entrer en conflit avec sa belle famille, quelle que soit la situation. Cependant, la vue du petit bol de riz servi à Zahra à cette occasion, contrastant avec la longue table servie et bien garnie, ne la laissa pas indifférente. Pourtant, Zahra ne manquait généralement pas de nourriture chez ma famille, mais ce petit bol qui lui avait été servi paraissait davantage comme un symbole, dans ce restaurent considéré comme chic. Encore un symbole de plus.
Ma mère se risqua à un timide "elle ne mange que cela?", et ma tante qui s'empressa de dire d'un air fier et sûr "nous nourissons convenablement notre bonne, ne t'en fais pas!".
Voilà à quoi se résumaient souvent les réponses.

Un soir alors que nous discutions dans cette petite pièce du balcon, petit refuge qui cultivait notre amitié, je détachais un bracelet en argent de mon poignet et lui offrais. Je désirais lui offrir un objet qu'elle puisse garder et porter. Je ne pensais pas que ce geste pouvait avoir un impacte aussi important sur le déroulement des choses, cet été 2009. Je ne pensais pas qu'il était plus difficile de reçevoir que de donner. En réalité, donner est un bien égoiste geste, c'est un plaisir égoiste que l'on recherche.
Zahra était visiblement émue par ce geste, et je n'en pouvais être que plus heureuse. Elle m'avait déjà dis précedemment que sa fille porterait mon nom, et ce fut pour moi un réel plaisir intérieur que de sentir l'impacte que pouvait avoir une sincère amitié. J'avais depuis longtemps dépassé ce stade de curiosité et considérais Zahra comme une amie. C'était mon amie, au même titre que mes amies qui n'étaient pas bonnes à tout faire, au même titre que mes amies syriennes, issues de la petite bourgeoisie.

Cet été fut différent des autres, nous avions décidé de nous déplacer, pour une fois, et d'aller visiter la ville de Lattaquié, sa mer, et ses forêts paradisiaques. Il allait de soi que Zahra devrait venir avec nous, elle ne pouvait évidemment pas rester seule dans l'appartement.  Elle dormirait donc dans la même chambre d'hôtel que ma cousine et moi. Tout le monde était excité et je crois que Zahra elle même oubliait son statut d'employée, de bonne à tout faire. Nous nous balladions, rigolions, discutions, sans la pression qui était normalement présente en temps normal à l'appartement. Ma tante elle même paraissait plus souple avec sa bonne.
Il y avait de petits magasins touristiques près de l'hôtel, avec tous les fameux coquillages gravés et bouteilles remplies de sables que chaque touriste qui se respecte devait acheter. J'avais repéré un magnifique coquillage que je comptais faire graver à mon nom et à celui de Zahra afin de lui offrir. Peut-être était-ce de trop? Comment réagit une personne qui n'a jamais rien reçu lorsqu'elle reçoit soudainement plus que ce qu'elle attendait? je n'y avais jamais pensé à vrai dire, en tout cas, pas à ce moment là.


Quelques jours après notre retour de Lattaquié,  Zahra m'avait appelé à la rejoindre dans sa petite pièce du balcon. Elle voulait m'offrir quelque chose aussi. elle me tendit alors une petite boîte bleue marine que je m'empressais d'ouvrir. A l'intérieur, un bracelet en coquillage, joliement ficelé.
Je ne m'attendais pas à ce qu'elle m'offre quelque chose en retour. Je la remerciais profondément et le mis dans mon sac.
Seulement avant que quitter la petite pièce, elle me prévint que ce cadeau devait rester un secret entre nous, et que je ne devais le montrer à personne, en aucun cas. Sans vraiment me poser de question, j'approuvais et sortais de la pièce pour passer du temps avec ma cousine Marwa.
Une fois dans la chambre de ma cousine, je sortis naivement l'accessoire de mon sac et lui montrais, touchée par le geste de Zahra. Tout de suite, les yeux de Marwa s'écarquillèrent. Je ne comprenais pas.
En réalité, le bracelet de coquillages était celui de ma cousine, zahra lui avait volé.
Je compris soudain pourquoi elle désirait que je cache le bracelet.
Sans réfléchir, je me dirigeais vers la petite pièce et demandais des explications. Elle jurait ne rien avoir volé. Mais je savais qu'elle mentait. Ma première réaction fut de faire promettre à ma cousine de ne pas en toucher mot à sa mère, car je savais très bien jusqu'où cela pouvait mener. Malheureusement, il est difficile pour une enfant de 12 ans comme ma cousine de cacher ce genre de chose à sa mère. 
Le jour d'après, tout le monde était au courant de ce vol.


Voilà, c'était fini. Ma tante avait gagné en quelque sorte.
Zahra n'avait pas le droit à l'erreur, sinon elle perdait toute légitimité.
Ma tante demanda à me parler. J'eu le droit à tout un discours portant sur les énormes différences qui se posaient entre Zahra et moi, que nous venions de deux mondes différents et que par conséquent une telle amitié n'était pas possible. Je comprenais qu'on me demandait de prendre mes distances. Ma tante en a aussi profité pour mettre l'accent sur ma trop forte sensiblité, et ne manqua pas de me prévenir des dangers que pouvait présenter une âme trop sensible.

Ainsi en était-il, et ainsi s'achevait l'été.
Quelques temps plus tard, La bonne à tout faire fut licenciée.

Zahra, par soucis de me rendre la pareille mais surtout par amitié, voulait m'offrir ce qu'elle ne possédait pas. La misère pousse au péché, et si la misère est là, nous ne pouvons en vouloir qu'à nous même. Cette jeune femme était-elle vraiment responsable de ses actes? Les choses se seraient-elles déroulées autrement si ne nous l'avions pas accusé de vol avant qu'elle ne vole? Si nous lui avions offert un petit plus de dignité? Ce n'est pas l'argent ou le manque d'argent qui corrompt une âme, c'est sa dignité lorsqu'elle est blessée. Aujourd'hui, je n'ai rien à pardonner à Zahra malgré les excuses qu'elle m'a présenté, mais tout à repprocher à d'autres.

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