Leila Alaouf

mercredi 4 juillet 2012

Zahra, ou l'esclavage des temps modernes (partie 2)

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Nous parlions de plus en plus au fil des jours et je ressentais le malaise que cela créait du côté de ma tante. Il n'était pas approprié de distraire la bonne à tout faire, elle pourrait alors prendre confiance et devenir sournoise.

Afin de ne pas attirer tous les regards, nous avions pris l'habitude de discuter dans sa minuscule pièce dès que le poids des tâches quotidiennes lui laissait un peu de répis. Dans cette petite pièce, j'apprenais un passé sombre qui devait sans doute ressembler à celui de milliers d'autres bengalaises, indiennes, malaisiennes, ou indonésiennes. Des histoires dont je n'avais entendu d'équivalent que dans des films ou dans des documentaires télévisés. Des histoires de coeur qui finissaient par des fusillades, des rançons et des menaces.
Heureusement, il restait tout même une touche d'espoir même chez les loups;  Zahra était fiancée.  Elle voyait à travers cet homme qu'elle aimait sincèrement une sortie de secours, une solution à sa misère, et l'espoir de vivre un futur plus joyeux. Il l'appelait de temps en temps sur le téléphone fixe de ma tante, et lui envoyait des messages en langue anglaise sur son téléphone portable, qu'elle demandait à ma cousine ou à moi de lui traduire. Elle comptait se marier dans quelques mois et abandonner définitivement la vie de bonne à tout faire. Elle vivrait alors chez son mari, mais devrait tout de même prendre en charge la maison de sa belle famille.


J'apprenais aussi qu'elle n'en était pas à son premier contrat, mais qu'elle avait
commencé à travailler au Liban il y a cinq ans déjà. Elle faisait partie de ces enfants qui ont du se salir le front trop tôt. Elle comparait souvent sa situation actuelle avec  son contrat au Liban au sein d'une famille qu'elle semblait apprécier énormément. Elle ne pouvait s'empêcher de comparer le comportement de ses anciens employeurs au comportement de ma tante. Je savais qu'elle avait raison de se plaindre.  Ma tante était par nature une femme dure et son tempérement difficile s'accentuait quand il s'agissait de Zahra, car s'ajoutait à son mauvais caratère, un mépris et un racisme à peine caché à l'égard de sa bonne. Se rajoutaient aussi à cela les restrictions vestimentaires qui forcaient Zahra à porter des vêtements toujours un peu abîmés, jamais vraiment esthétiques, alors qu'elle avait pourtant tout ce qu'il fallait. Il s'agissait ici d'éviter toute concurrence au sein du foyer. La jeune Bengalaise était souvent la cible de toutes les foudres et parfois des insultes, que ma tante prenait le soin de dissimuler devant mes parents et moi. Je n'étais pas à l'abri non plus de ses remarques accusatrices, qui insinuaient que mon amitié pour Zahra était une désobéissance flagrante.


Pour être juste des deux côtés, il arrivait quelques fois qu'une bonne ambiance s'installait entre l'employeur et sa bonne, mais cela était tout de même rare. De plus, Zahra avait l'interdiction de sortir seule, même dans le quartier. Son passeport et ses papiers lui avaient été retirés dès son arrivée à l'aéroport, pour s'assurer que celle-ci ne prendrait pas la fuite. En réalité, Zahra me faisait penser à une enfant en cage, elle était considérée comme irresponsable, et ne pouvait jouir de ce qui parraissait le stricte minimum de ses droits. Toute ballade était interdite, et toute sortie entre amis. Il n'y avait là rien d'un contrat de travail, il s'agissait d'une exploitation pure et simple, pour ne pas employer le terme d'esclavage.


Il m'arrivait d'aider Zahra à débarasser la table ou à faire la vaisselle, mais ce comportement déplut très rapidement. Ma tante ne tarda pas à me prendre de côté pour me demander à quoi cela rimait, et que Zahra était là pour faire ce travail. Par soucis d'éviter tout conflit, je répondais simplement que je ne faisais cela que par habitude, comme je pourrai le faire chez moi.

Un des premiers tournants de cet été et qui me permit définitivement de réaliser la gravité de l'injustice subie par Zahra, a été une accusation à tort. Un jour, alors que je m'appretais à quitter l'appartement, je me rendis compte que mon mp3 n'était plus dans mon sac. Il ne pouvait être perdu car mes déplacements à Damas se résumaient souvent à la maison de mes grands parents et l'appartement de ma tante. Très rapidement, l'histoire pris une grande ampleur. Ma tante n'hésita pas à mettre au premier banc des accusés, Zahra, la bonne à tout faire, forcément bouc émissaire. Moi qui n'étais pas au courant de la tournure qu'avait prise les choses, je découvris ce qui s'était passé le jour d'après. Un réel interrogatoire avait été mis en place, et une pression psychologique énorme pesait sur la pauvre bonne qui était incapable de donner l'emplacement de l'objet. Après plusieurs heures, ma tante avait fini par retrouver le mp3 caché dans les affaires de ma cousine, qui me l'avait dérobé afin de l'utiliser en mon absence. Aussi simplement, l'affaire était close. Je ne sais pas si des excuses ont été prononcées envers Zahra, mais je ne peux que deviner leur abscence.  Il est si facile de blesser la dignité d'une personne à tort, et si difficile d'avouer ses erreurs.


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