Leila Alaouf

lundi 16 décembre 2013

Comme La Neige Qui Fond

Aucun commentaire :

    
    Cette neige, c'est un peu comme tout. Elle existe, pour ensuite fondre. Elle n'est belle que l'espace de quelques heures et noircit la nuit, puis se mêle à la boue le jour.
Les camps sont calmes. Enfin un peu de silence dans cette titubation infernale qui ne s'arrête jamais. Oui un peu de repos qui se paye cher,  après les longues heures d'interrogations et de courses. 
Moi qui autrefois prenais soin d'assembler le rouge au noir, le bleu au blanc, le rose au beige, aujourd'hui, je cherche n'importe quelle étoffe de tissus qui puisse m'empêcher de mourir de froid entre ces quelques kilomètres où s'entassent des milliers d'autres âmes naufragées. Après tout, assembler le rouge au noir, le bleu au blanc, le rose au beige, pour qui ? Y a t-il un être sur terre qui mériterait que je prenne soin de moi ?

J'ai traversé des distances sans les compter et rejoint un nouveau territoire grâce à mes pieds et quelques transports en miettes, personne n'avait l'air d'observer mes vêtements, et personnes n'y aurait prêté attention même s'ils avaient été assemblés avec soin. Les autres ne se soucient pas de ce à quoi l'on ressemble quand on traîne à nos côtés la Misère. Ils pensent qu'elle est contagieuse et qu'elle attrape tous ceux qui oseraient l'épier du regard. 

Les flocons dansent et virevoltent quelque peu avant de s'écraser brutalement contre terre. Voilà la réalité. Je ne suis plus blanche, j'ai noirci. Je n'ai plus envie qu'un regard admirateur se pose sur moi ni que l'on scrute ma peau transparente. Je ne veux plus me promener dans de grands espaces où fourmille la jeunesse dans l'espoir qu'on me regarde avec envie ou admiration. Je ne suis plus celle que j'étais ; une gamine qui chérie sa jeunesse et guette chacun de ses traits réguliers. J'ai assez vu et palpé ce qu'on m'a vendu toutes ces années à la télévision et dans les contes.

L'homme qui m'a prise l'autre nuit ne ressemblait pas à ce que je croyais. Les tentes devant moi sont grises et sales, elle me rappellent les murs de cette cellule de prison. Ces quatre murs qui n'ont su que rester muets face aux cris. Je ne sais plus si ces cris sortaient de ma bouche où s'il s'agissait d'un son venu de l'ailleurs, dont chacun des échos s'agrippait à mes propres oreilles. Est-ce moi qui me suis rendue sourde ?

Je préfère rester dehors et marcher, les oreilles et le nez gelés par la saison hivernale qui, imperturbable, continue d'exécuter les ordres de mère Nature, quoi qu'il arrive et quoi qu'il advienne. Sous l'espace étroit de ma tente familiale, il n'y a pas assez de place pour mes pensées ni pour mes membres.

Plus tôt dans la soirée, deux hommes sont passés pour discuter avec moi. Ils faisaient partie d'un organisme de secours médicaux plein de bonnes intentions. Ils voulaient que je témoigne, que je leur raconte ce qu'il m'est arrivé. Il dégoulinaient de pitié, et je n'ai que faire de leurs yeux qui brillent, car ce sont ces mêmes orbites qui m'ont empoignée. Aussi, j'ai honte. Tout de ce que j'aurai pu leur dire aurait été une allusion directe ou indirecte à mon corps, à mes seins, à mes cuisses, à ses mains répugnantes. J'ai honte d'avoir été au mauvais endroit, au mauvais moment. J'ai essayé d'oublier chaque détail, j'ai essayé d'effacer chacun des regards qu'il m'avait lancé l'autre nuit. Ses yeux ressemblaient à ceux du loup qui étreint sa proie. Il n'y avait aux creux de ces pupilles ni désir, ni miséricorde. Il ne s'y trouvait que la haine cultivée par la venin d'autres reptiles encore plus assoiffés de charognes.

Je n'ai rien dit à ces hommes emplis de louables intentions, car à mes yeux, ils ne font partie que d'une même humanité, celle qui comporte à la fois la bête et le torturé.




Leila.A

Aucun commentaire :

Enregistrer un commentaire