Leila Alaouf

mardi 29 avril 2014

Ébauche : le chant, l'écrit, la vie.

3 commentaires :
Chacun de nous connait au-travers de sa vie un moment précis qui lui ouvre les yeux sur de nouveaux horizons et qui le transforme d’être passif à un être actif, ou moins consommateur. Cet événement est l’ébauche du récit de notre vie, il varie et impacte différemment en fonction de nos aspirations. Appelé «perturbateur», il est soit destructeur soit révélateur selon l’usage que l’on en fait. 

Je n’étais encore qu’un fœtus avant ce mois de Mars 2011. Je n’avais ni oreilles pour écouter, ni yeux à déposer sur les rives de la vie, ni même assez d’esprit pour  enlacer une seule et unique saison de rêves. Mon ébauche commence dans le sang. Mais surtout, surtout, elle commence dans l’espoir. 

«[...] Disgrâce! 
ô Disgrâce!
Les balles pleuvent sur les populations isolées.
Disgrâce!
Des enfants à la fleur de l’âge, 
Osez-vous les détenir?
Comment?!
Les jeunes entendaient «la liberté est aux portes!», ô maman,
Ils se levèrent pour l’acclamer.
Ils virent les fusils ô maman, et dirent :
«ce sont nos frères, ils ne tireront guère!»
Ils nous tirèrent dessus ô maman à balles réelles.
Nous mourûmes maman, tués par nos frères.
Nous mourûmes, au nom de la sécurité d’Etat. 
Mais nous, nous,  qui sommes-nous?
Demandez-donc à l'Histoire de lire notre page.
Notre page. [...]»

Les premières paroles chantées. Les premiers défis lancés dans la jungle hantée par les loups. Ces chants qui remuaient en nous les espoirs les plus fous, nous, si éloignés de la réalité et pourtant si confiants. Chanter la liberté, c’est déjà beaucoup. C’est comme demander à quelqu’un dont la langue est tranchée de parler. Ils ne peuvent pas parler. Qu’y aurait-il à dire? Chanter, cela suffit. C’est assez. C’est bien.

Chanter ce qui n’a jamais été dit, ce qu’il ne fallait jamais entendre. Entendre, peut être un crime. Attention au mur qui ont des oreilles. Les voisins ont des oreilles, parfois la famille en a aussi. Il suffit d’avoir une paire d’oreilles et ce peut être le drame. 

Nous sommes aussi sortis chanter à Paris pour la liberté d’un pays s’ouvrant à lui-même. Un pays qui s’attendrit enfin, et maman a peur. Elle a peur des hommes en noirs que l'on trouve même en France. Ils nous guettent me disait-elle. Ils sont partout, l’ambassade lâche ses pions même au Trocadéro, esplanade des droits de l’Homme. 
«Tu sors scander, plus de retour en arrière. Plus de retour en Syrie jusqu’à la chute du   régime.» 
Elle ne savait pas encore la pauvre, avec ou sans moi, il n’y aurait plus de retour en arrière. 

Papa sourit, il est fier au fond quand je n’obéis pas aux ordres. Ça lui fait plaisir. Il a été opposant politique papa, il a entendu les cris des torturés en prison. Ce n’était pas des chants. Oh non! ce n’était pas des chants qu’il entendait. Alors oui, il l’attendait ce moment.
Mais nous ne savions pas. Chanter est dangereux. 

Le 4 juillet 2011, Ibrahim Qashoush est assassiné. Ibrahim, qu’on appelait «le rossignol de la révolution». Ibrahim est mort. Le gouvernement, symboliquement, lui a arraché les cordes vocales. Ces cordes vocales d’où s’élevaient les tout premiers chants défiants directement le président.
Personne ne l’avait fait depuis 30 ans, depuis la première tentative de soulèvement. Ibrahim qui osait chanter «Allez dégage Bachar!», a payé le prix fort.  
A Paris et dans le monde, ses chansons sont reprises à chaque manifestation en son hommage. Le rossignol a chanté puis s’est envolé et nous a laissés. 

Je ne sais plus quand-est ce que j’ai commencé à écrire, peut-être après le premier massacre à l’arme blanche. Un village entier étiqueté opposant, égorgé. Ou peut-être avant? En tous cas, j’ai commencé à écrire. Ecrire c’est un peu l’oxygène qui nous manque. Ou peut-être cela a t-il débuté lorsque mon premier cousin est mort? Je ne sais plus. 

L’écriture et le chant ont cela de commun, qu’ils surgissent toujours quand la raison humaine nous échappe, quand la limite du rationnel est atteinte. Il n’y a rien de rationnel dans le fait d’égorger au couteau 400 personnes qui dormaient paisiblement chez elles. Alors l’écriture et le chant transcendent ces questions, ils sont présents à ces moments où l’on cracherait sur l’humanité. 

D’ailleurs, ce n’est absolument pas morbide, lors des funérailles des manifestants tués, la foule scande et chante aussi. Je trouve ça beau. 
La musique n’est plus un divertissement, c’est une affluence de notes qui transperce chaque parcelle du corps jusqu’à ce qu’on s’en imprègne pleinement.

«Coulez, ô larmes de mes yeux, coulez,
Sur les martyrs de Syrie et sur ses jeunes.»


Voilà ce qui se chantait là-bas. Chanter ce n’est pas forcement être heureux. 
Chanter c’est faire correspondre chaque note à la couleur de nos sentiments. Nos ressentiments. 

3 commentaires :

  1. On peut ressentir la plainte et l'amertume dans le rythme saccadé des mots.

    Tu sais les mots aussi ont des oreilles, ils entendent nos peines et le transcrivent en une musicalité mélancolique par l'écriture et le chant. L'essence de tout ton texte est là : "L’écriture et le chant ont cela de commun, qu’ils surgissent toujours quand la raison humaine nous échappe, quand la limite du rationnel est atteinte."

    Moi aussi, je suis fier de toi au fond...quand tu n'obéis pas à l'injustice !

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  2. " les mots aussi ont des oreilles, ils entendent nos peines et le transcrivent en une musicalité mélancolique par l'écriture et le chant." Tout à fait, et c'est joliment écrit.
    Merci.. J'espère en tout cas ne jamais désobéir à la justice..

    Se connait-on par hasard?

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  3. En règle générale, dis plutôt que tu ne désobéiras pas à ta conscience et ensuite prie que ta conscience soit Juste et Sage. Car la justice n'est pas toujours universelle, nous sommes amenés le plus souvent à la définir. S'arroger des droits au nom d'une justice peut aussi en spolier à autrui.

    En te répondant non, je te mens et en te répondant oui, je me trahis.

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