Leila Alaouf

mercredi 25 juin 2014

Foulard, laïcité et néo-colonialisme

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Le 25 juin 2014, la cour de cassation a tranché dans l'affaire Baby-Loup. La crèche privée s'est vue confirmer le licenciement d'une employée pour port de signe religieux distinctif. Pour rappel, ce recours en cour de cassation a suivi une condamnation de la crèche par la Halde pour discrimination ainsi qu'un arrêt de la cour de cassation rendant nulle la décision de la cour d'appel de Versailles qui avait confirmé le licenciement de l'employée.

Au-delà des odeurs nauséabondes d'une ingérence politique dans la décision de la cour de cassation, il est grand temps de rappeler la symbolique du foulard en France, ce qu'il a représenté et ce qu'il continue de représenter jusqu'aujourd'hui.



La laïcité en otage 

Il faut être très peu renseigné pour ignorer ce que le terme « laïcité » occulte . Avec un passé colonial dont la France peine à faire le deuil, la question du corps de la femme comme champs de bataille est pleinement d'actualité. Car derrière cette laïcité voulant neutraliser tout signe religieux, il n'est pas question de vivre ensemble, mais il s'agit bien du fantasme absolu de civiliser cet inlassable « autre », cette civilisation passant d'abord par sa femme. Il n'est pas concevable d'aborder la question du foulard dit « islamique » sans être conscient de l'Histoire et de ce qu'elle renferme. Dans « La bataille du voile » écrit par Frantz Fanon, cet enjeu est décrit dans ce qu'il a de plus écrasant. La libération des femmes Algériennes par le dévoilement n'est alors qu'un prétexte pour accéder à l'inaccessible : la femme du dominé. Derrière ce foulard, tout un harem serait caché, tout un fantasme de la femme musulmane, de la Shéhérazade dissimulée derrière ce bout de tissu insidieux.
Plus de cent ans plus tard, il est fort à parier que la vision collective n'a que très peu évoluée, et s'est camouflée sous un vocabulaire moderne et bien-pensant, celui de la « laïcité », entre autres. Alors que la liberté de culte en lieu privé et public est un droit fondamentale présent dans la déclaration des droits de l'Homme et du citoyen, et alors que l'ONU dit s'inquiéter de l'islamophobie en France, rien ne tend vers un un apaisement des tensions, mais vers l'alimentation de la confusion, celle-ci passant souvent par l’ambiguïté du vocabulaire.


Le musulman : l'arabe d'hier et d'aujourd'hui

Le 24 février 1834, l'Algérie est annexée à la France. Ainsi, les autochtones ne sont plus algériens, mais français, ayant cependant la particularité de ne pas jouir de droits civils et politiques. Comment désigner l'autre lorsqu'il est censé porter le même blason ? Très simplement, par ce qu'il lui reste de non colonisable : ses croyances. Le terme « musulman » remplace alors celui d' « algérien », ceci étant entièrement assumé  par les colons: Le musulman est l'algérien, l'arabe.
Dans notre France actuelle, les discours véhiculés ont une ressemblance souvent édifiante avec ceux d'antan. L'image du « musulman » n'a pas changé. Il est le barbare en djellaba, celui qu'il faut civiliser, et sa femme, la "beurette" qu'il faut libérer. Le musulman désigne non pas la croyance mais le français d'origine arabe. Dans une logique de déculpabilisation, un discours xénophobe et raciste pourra être banalisé et légitimé par le simple remplacement du terme "arabe' par "islam", qui n'est alors plus une ethnie mais une idéologie.  Alors que les caricatures faites par Banania et autres affiches ont légèrement outré plusieurs décennies plus tard, celles véhiculées de nos jours par l'audio-visuel et la sphère médiatique n'ont rien à envier dans ce domaine-ci. Qui n'est jamais tombé sur un téléfilm racontant l'histoire d'amour impossible entre un français et une "musulmane", celle-ci étant l'éternelle soumise à sa famille et à ses frères ? La thématique est clichée, la quantité de production indénombrable.
Concrètement qu'est-ce qui a changé ?
Le colonisé d'hier, le musulman, l'arabe, a gravit des échelons dans la société française. Il n'est plus celui d'hier et sa présence en métropole n'est pas digérée. Visiblement, personne n'avait réellement pensé aux conséquences qu'engendrerait la venue de centaines de milliers d'ouvriers pour rebâtir la patrie. Il ne s'agit pas de tomber dans une logique de victimisation, mais bien d'analyser les faits. Leur intégration dans les milieux professionnels les plus élémentaires n'est pas acceptée non plus. Finalement, la musulmane, car c'est surtout d'elle qu'il s'agit, n'est tolérée que pour dépoussiérer les lieux de travail. Le musulman dérange dès lors qu'il résiste à l'éducation du dominant et refuse de s'y plier. C'est précisément en faisant ce constat que des femmes algériennes initialement non voilées, en contestation à la domination coloniale, portèrent le foulard. Ce dernier n'est alors plus qu'un simple objet religieux, il devient tout un symbole politique de revendication. Il est un refus de se soumettre à une politique d'Etat souhaitant neutraliser toute différence.



Le foulard, cet indiscipliné


La problématique du foulard n'est donc pas récente. Il renvoie depuis plusieurs siècles à ce fantasme de l'inaccessible. Il n'a jamais été question de laïcité qui n'est qu'un argument récent. En revanche, il a toujours été question de civiliser et de découvrir. Découvrir l'intérieur du « harem » et découvrir les corps. De nombreuses photographies et peintures orientalistes mettant en scène des femmes algériennes seins nues témoignent de toute cette fascination envers la dominée. En prenant compte de ce passé, on ne peut que comprendre davantage l'enjeu dont il est question. C'est en cela que des groupes tels que les Femen par exemple, ont légitimement été accusées de xénophobie. Ce groupuscule de femmes reprennent exactement les mêmes procédés que la propagande coloniale. Le sein nu n'est pas politiquement innocent et vide de sens. Quand une Amina Tunisienne pose seins nus, il ne s'agit pas en réalité d'une atteinte à la pudeur qui serait choquante. Cette jeune femme incarne, consciemment ou non, l'orientalisme dans ce qu'il a de plus réducteur. Elle n'est plus qu'un objet de manipulation et de propagande néo-coloniale malgré elle. En aucun cas, le choix des femmes à porter ce vêtement et leur libre arbitre n'est pris en considération. Deux réactions opposées apparaissent :
le refus catégorique de cet objet renvoyant à la culture de l"autre", ou à l'inverse une fascination fétichiste pour ce couvre-chef vue du regard orientaliste.
Tous les prétextes sont donc bons pour interdire le port du foulard, en lieu public comme privé, et l'on retrouve une fois encore une grande confusion dans les discours. Il n'est pas rare d'entendre dans une même phrase l'argument laïc et féministe. Or, il s'agit de deux éléments foncièrement différents, et les aligner sur le même plan relève d'une grossière erreur.
Quant à la défense des droits des femmes, on ne peut que remarquer sa variabilité. Le féminisme majoritaire en France est lui-même inspiré d'un discours néo-colonial. Il n'est question que de libérer "l'autre" une fois de plus, sans jamais remettre en question les violences quotidiennes ciblant les femmes et véhiculées par la société de consommation, par exemple. C'est un féminisme que certains nommerait "blanc", aux deux poids deux mesures, excluant et civilisateur.




L.A


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