Leila Alaouf

lundi 25 août 2014

Robe bistrée

1 commentaire :


Elle part en vrille cette robe. Pendue dans la vieille armoire du débarras, à peine un an ne s'était passé que les dentelles avaient déjà pris une teinte bistrée. Bistrée, grise, jaunâtre. Déchirée légèrement vers le bas, la pluie et le trottoir humide lui avaient valu une glissade disgracieuse alors qu'elle se dirigeait vers la salle de cérémonie, il y a quelques mois de cela. Elle aurait dû deviner que c'était un mauvais présage.
A ce moment là, elle avait pleuré pour sa robe, pleuré à chaudes larmes pour cette étoffe précieuse, qui, avait-elle imaginé, susciterait l'envie de toute l'audience féminine qui la fixerait, elle, et rien qu'elle, exclusivement qu'elle, durant toute la journée. Cette robe, elle l'avait rêvée longtemps, avec ses amies. Elle avait choisi celle qui ressemblait le plus à l'image idéalisée dans son esprit. Simple mais élégante, des dentelles fines sans trop de perles, elle ne ressemblait en rien aux robes « du bled » comme elle appelait ces robes affichées en vitrines dans les boutiques de Barbès, gonflantes à souhait et dont chaque centimètre était décoré de vulgaires grigris. 
Sa robe à elle vendait du rêve, c'est ce que sa meilleure amie ne cessait de lui répéter. Elle ressentait alors une montée cuisante de fierté, car pour une fois se disait-elle à l'époque, oui, pour une fois, elle « vendrait  du rêve » à toutes celles qui lui ont un jour lancé des mots en fléchettes par derrière le dos ou même devant elle lors de repas hypocritement organisés.

Elle avait veillé à tout examiner elle-même, jusqu'au moindre détail. L'ensemble était ajusté, réfléchi, travaillé. La salle des fêtes n'était pas à l'image de celles que l'on pouvait voir dans certaines régions parisiennes, trop « cheap », trop bas de gamme, maladroitement décorées à coup de couleurs pétantes et de fleurs en plastiques assorties aux autres décorations. Non. L'espace qu'elle avait choisi était fignolé selon les conseils d'un ami décorateur d'intérieur. Cette fête, c'était un peu la consécration d'une vie qu'elle n'avait jamais eu, se dit-elle aujourd'hui, dans ce grand appartement élégamment meublé du 13e arrondissement.

Elle ne sait plus trop quoi faire de cette robe, elle lui paraît si insolente à présent, ainsi accrochée face à elle.

La fête passée en grande pompes, il ne s'était écoulé une semaine que ses desseins de jeune femme mariée avaient déjà commencé à se dissiper dangereusement. Elle n'avait jamais fait florès auparavant, hormis le jour de son mariage. Les festivités terminées, les cadeaux déballés, les couches de maquillages dégraissées: elle avait réalisé qu'elle ne s'était pas uniquement engagée à une célébration, mais à toute une vie.
Le choc fut rude lorsqu'elle qu'elle commença à découvrir les nombreuses facettes de cet homme dont le visage et la présence avaient presque fini par s'effacer durant un temps pour ne laisser place qu'à l'enthousiasme des préparations festives.
Au fond, se dit-elle à présent avec le recul acquis en un an, elle n'avait jamais voulu de cette vie, elle avait simplement forgé le rêve,depuis toute petite, de ce moment où elle serait enfin sous le feu des projecteurs. Elle n'avait jamais anticipé la chute, jamais elle n'avait songé à l'après.
Bistrée la robe, bistré le choix.

Voilà que des dossiers s'empilent, des dossiers en papier, d'autres en mémoire ou en arrière-goût. Le choix était fait dès le premier mois de vie commune, elle se séparerait de lui, bon-gré malgré. Elle avait lu dans un livre que dans la majorité des cas, on entrevoyait dès la première semaine si le binôme fonctionnerait ou s'il serait voué à l'échec. En l’occurrence, elle l'avait su dès sa nuit de noce, à peine entrée dans la chambre d’hôtel cinq étoiles réservée pour l'occasion.
En effet, il n'était pas précisé dans le contrat que l'époux serait avare, à peu près de tout. 
De sentiments et des regards. De temps et d'argent. 

Dorénavant, les considérations sociales n'importeraient que très peu, pourvu qu'elle se dégage de ce quotidien qui aura raison d'elle si elle choisit de s'abandonner à l'étreinte crapuleuse de ce pacte. Vingt-cinq ans dans trois jours, elle aura connu en l'espace de quelques mois le mandat d'arrêt ainsi que, elle l'espérait, celui de libération.

Comment ? Comment avait-elle pu être si sourde à tous les signaux d'alerte qui n'avaient pourtant cessé de lui être envoyés tout le long de la période qui précédait ce fameux rendez-vous à la mairie?
C'est vrai, il avait tout d'un homme désiré. Ses amies l'avaient enviée, jalousée sûrement. L'allure charismatique, un travail stable et fleurissant, un train de vie aisé, une bonne bouille. Néanmoins, cette petite pelote noire dans son for intérieur, elle avait fait le choix délibéré de l'ignorer. Cette infime boule qui lui pressait le cœur à chaque fois qu'elle le croisait, n'était pas le résultat de sa superstition héritée de mère en fille. Elle était réelle, cette chose étouffante qui la mettait en garde. Mais il faut le dire, elle réussissait à chaque fois brillamment à distraire ce sentiment brumeux en se projetant vers ce fameux jour où elle serait tant considérée: Cela valait bien toutes les peines, tous les sacrifices du monde.. N'est-ce pas? 
Et puis enfin, ce jour était arrivé, et il s'est éloigné. 

La robe légèrement jaunie continuait à l'observer, la narguant comme on narguerait un enfant capricieux. 
"Pardi! Quelle belle tromperie.." s'attriste t-elle.


L.A



1 commentaire :

  1. Non, je récuse cette intrigue ! Mais enfin, tout comme la mémoire ramène le fagot qui lui plaît quand la elle va chercher du bois mort, l'illusion travestit la réalité quand l'horizon semble brumeux.

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