Leila Alaouf

mardi 21 octobre 2014

Le sourire et la mort.

1 commentaire :

« Moi aussi j’accepte de faire le djihad en Syrie pour 70 vierges ».

Plus rien n’est choquant lorsque quatre ans s’accumulent, quatre ans à travers lesquels se sont associés les silences et les impuissances des milliards. Après-tout, n’avons-nous pas le droit au même supplice que n’importe quel autre massacre perpétré au cours de l’Histoire ?

"C'est marrant, la Syrie, on n'y comprends rien."

Oui, d’autres y sont passés avant nous, sous le même tunnel, le même abysse, sur le même autel. Qui sommes-nous, pour gémir et ne pas en rire ?
Mais sans connaitre l’exact pourquoi, la brutalité de mes mots me devança. Incontrôlable mais calme et stoïque, certaines paroles m’ont échappée, je sais, je n’aurais sans doute pas dû, l’égoïsme m'a eu.

« Mes cousins ont été tués en Syrie. »

Les yeux dans les yeux, un sourire macabre aux lèvres. Oui j’en ai souri. Peut-être était-ce la gravité gênante de la situation, ou plus humainement sans doute, ai-je intimement jubilé à l’idée de lui offrir un tableau ensanglanté effleurant son sarcasme si détaché, si éloigné.  
Pourtant, S., tu la connais la guerre. Celle d’Algérie. C’est là-bas que tu es né, et sans doute, là-bas que les tiens ont vécu les années les plus noires de leur vie. Qu’as-tu donc appris de la douleur des guerres ?
Moi aussi je me suis éloignée du rivage qui me faisait jadis broyer du noir. J’ai décidé de ne plus m’essorer le cœur chaque seconde avec des lamentations internes qui mastiquaient et ingurgitaient chaque fragment d’énergie en moi. Alors détachée, j’ai souri.
J’ai souri, peut-être était-ce pour cela qu’il paraissait ne pas me croire.

« Pourtant c’est vrai, je t’assure ».

Il troque son rire railleur pour un visage quelque peu perdu, cherchant secour dans le vide alentour.  
Il n’apprécie pas d’être mis face au mur brutal de la réalité. Moi non plus, qui apprécierait ?
Sais-tu S., avant qu’il ne soit question de Djihad et de vierges, il était question de dignité et de destin pris en main. L’ignores-tu ? Ceux qui ont défilé dans les rues, les rameaux d’oliviers entre les mains et la colombe en symbole, ceux-là n’avaient que faire des vierges de là-haut, ils voulaient vivre, ici, en bas, la paix à l'âme. Longtemps avant les sensationnels groupes terroristes et l’état dit "islamique", des êtres sont sortis de leurs tombes pour décider de revivre, et d’exister. A peine ont-ils inspiré ce vent nouveau, qu’ils ont été renvoyés sous terres dans un infini sommeil.  

Avant de devenir des lettres articulées renvoyant à un champ de bataille dans ton esprit et dans celui de tant d’autres, ce pays, pour moi était un parfum, une espérance attendue chaque année qui greffait en moi des souvenirs. Un pays riche d’art, de lettres, de cerveaux, et d’Histoire, amputé de toutes ses ressources par une junte. Avant les djihadistes, l’opportunisme, les vierges, il y avait l’espoir. L’espoir enterré.

Et aujourd'hui, à défaut de les voir à Damas, rencontrer ma famille dans les pays du Golfe n’a rien de magique. Ces mêmes pays dont les hommes viennent acheter par milliers les corps de jeunes femmes réfugiées, syriennes comme moi, pour ensuite les recracher brutalement à la face d’un monde décrépi par la misère. Elles ont été malgré-elles les vierges promises des fous de cette Terre. Ce sont elles, les 70 vierges.


Loin de moi l’idée de susciter en toi quelques remords. A quoi bon ? Rien de tout cela ne servirait. 

1 commentaire :

  1. Me parviennent des relents d'abdication devant l'étreinte de l'impéritie, de l'irrésolution, de la fatalité.

    Le sarcasme nous aide à digérer les faits, en les atténuant d'un saupoudrage délectable. Le stoïcisme nous forge dans une moule épaisse et amère pour que ne nous digèrent pas les faits.

    Mais à la bataille, hélas, à la bataille seul le combat délivre. Toute autre échappatoire est illusoire, le sarcasme comme le stoïcisme.

    La mare d'espoir semble tarir ! La hargne semble flétrir !

    Mais est-il raisonnable de se muer en félon devant un destin implacable ?

    Préférerait-on les fadeurs d'une vie frugale groggy de tergiversations aux fastes d'une vie tumultueuse repue de conquêtes ?

    Lève-toi, suis les sentiers et appelle avec longanimité fusses-tu seule dans le désert. Un jour, un vent fécond portera au monde l'écho de tes cris !

    Le succès est au bout de l'engagement. Ta volonté doit dépasser ta condition tout comme ton engagement doit dépasser ta volonté.

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