grincement

Leila Alaouf

mercredi 2 septembre 2015

vies humaines~1

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Il est devant moi toute la journée, et je lui dis une seule fois bonjour le matin pour le reste de sa journée. Il a passé ses premières vacances depuis deux ans en Inde, parmi les siens, et il est revenu pour deux ans de conduite sans pauses cafés, sans pauses aimées. Il nous demande dans un arabe limité : « vers où ? ». On lui répond vers où. Pas un mot, de la voiture à nos destinations, à la station d’essence, à sa petite chambre de dix mètres carrés. Le lendemain, on monte et il nous demande « vers où ? » Et il s’empresse de nous emmener vers  nos destinations, son éternelle petite chachia blanche posée sur la tête. Il nous attend dans la voiture, de cinq petites minutes à quatre longues heures, selon le besoin. Souvent, il en profite pour faire ses prières, il n’en rate aucune des cinq. Il remonte dans le 4x4 rouge et s’exécute à nouveau. « Vers où ? ». 

Ici ce n’est pas les 35 heures, disons que c’est un peu plus compliqué. Il ouvre ses yeux en même temps que ses maîtres et les referme à  minuit voire à une heure du matin passée. Parfois, nous, simples visiteurs, avons honte de profiter de ses services jusque l’épuisement, alors on essaie de s’excuser... timidement. Mais il ne répond pas. Ça le gêne. Qu’est-ce que c’est, des excuses ?

Il parait qu’il a une femme et des enfants en Inde, à qui il envoie une somme d’argent tous les mois. Je me demande à quoi il pense silencieusement. Sa femme doit lui manquer. Souvent. Il doit la désirer. Souvent. Durant deux ans. Et deux ans c’est long, dans dix mètres carrés. Et que ressent-il de ne pas voir grandir ses enfants ? Il est silencieux, il est fidèle à ses employeurs, sans un mot. Sans un regard malveillant. « Vers où, Madame ? ».

« Madame » s’agace parfois quand il ne se gare pas parfaitement en face de la porte du supermarché, elle trouve ça inacceptable pour son image. Mais son image à lui c’est quoi ? Peut-être que son image dans la glace s'est embuée, qui sait ? D’ailleurs, se regarde-t-il  dans la glace des fois  ? La quarantaine, les cheveux poivre et sel, des vêtements toujours impeccables, et une petite touche de parfums indispensable. Il connait la ville dans ses moindres recoins. On lui donne l’adresse et déjà il répond « près de la libraire ou du grand hôtel ? ».  Mais d’ailleurs, a-t-il un nom, Abdel ? 

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mardi 28 juillet 2015

Nos yeux sur nos corps

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À l’âge de neuf ans, j’ai commencé à découvrir l’importance qu’avait et qu’aurait mon corps aux yeux des autres mais aussi à mes yeux. Ou peut-être même dès l’âge de trois ans, quand on nous comparait déjà dans le berceau. Mais à neuf ans c’est sûr, les jugements avaient bel et bien commencé entre mes camarades et moi.
« Fils de fer » pour les cheveux volumineux, vampire pour la carnation trop claire, et plus fréquemment « moche » pour décrire le tout. Descriptif que des garçons et des filles se donnaient à coeur joie de répéter plusieurs fois par jour.
Je termine la dernière page du livre Beauté Fatale écrit par Mona Chollet, et j’entends encore les rires et les railleries des bouches cinglantes et naïves. Et mon corps et mes yeux ne devenaient plus qu’un champ de batailles teinté par les couleurs de leurs orbites.

Puis, les années ont passé, et les regards avec. L’âge « ingrat » s’est  éloigné et les traits affinés, je devenais en l’espace d’une année seulement plus socialisable. Plus appréciable. Je devenais fréquentable. 
C’est un peu comme un choc thermique, quand les regards d’hier s’opposent aussi brutalement aux regards d’aujourd’hui. C’est un peu comme si mon corps était entre leurs yeux, car il faut dire que trop rarement, je me suis vue avec les miens. Depuis cette année  de choc thermique, je décidai donc de créer mon propre regard en me faisant la promesse de réaliser quelque chose de grand, de tellement remarquable et grand qu’il ferait tout oublier sur son passage, y compris mon visage, beau ou laid selon les époques et les pupilles.
Je lisais beaucoup, des piles de livres dont  je parlais durant des heures pendant mes cours d’histoire-géo avec Maya, qui elle aussi lisait des piles de livres pour peut-être, se créer son propre regard. 

Mais voilà. Une poignée d’années ont défilé depuis, et j’oublie parfois, trop souvent, cette promesse de m’offrir un regard à moi, un regard sur moi.
Entre haine et rejet, nos corps ne savent plus trop où ils en sont. 

J’aimerais leur dire qu’ils sont ce qu’ils sont et ce qu’ils ont toujours été : les refuges de nos âmes.

J’aimerais dire aux vôtres, pâtissant des diktats du papier glacé, de ne pas s’en faire , car si le papier se jette aux ordures, l’encre de nos yeux est éternel.

J’aimerais te dire à toi qui ne vois en ton corps qu'une pâte à modeler, que la beauté se trouve dans ta naturelle singularité.

J’aimerais nous dire à toutes (et à tous d’ailleurs), que si les regards se font trop lourds, trop pesants sur nos corps imparfaits, c’est qu’ont le permet.

Je voudrais nous pardonner de croire souvent que ces visages, ces ventres ou ces fesses ne sont que des épouvantails ou des échecs.

Notre syndrome de Stockholm, c’est notre prise en otage  par les poudres et les rouges, que nous finissons par vénérer.

J’aimerais dire à toutes celles et ceux dont le corps est devenu leur fardeau, leur mort et leur vie, que cette beauté qui leur coute leur joie et  leur santé, est aussi laide que l’époque à laquelle on vit. À ces petites de seize ans ou moins qui tremblent déjà de frayeur en voyant apparaître les prémices  de  leurs courbes féminines, j’aimerais leur dire de réaliser quelque chose de grand. Que c’est possible. Et que si les petits ont décidé de vendre au rabais leur image et leur estime, il reste encore des regards honnêtes et bienveillants qui s’illuminent.

Alors je prierai pour que nos regards les défient. Je prierai pour que nos regards se mettent à nous aimer. J’aimerais nous dire de nous aimer. Car à bien y penser, c’est aussi cela,  réaliser quelque chose de vraiment grand, quelque chose de remarquable et grand.




dimanche 19 juillet 2015

Bon Jour Demain

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Bon Jour Demain





Bon jour demain,
Quand les plaies auront séché,
Et que d'autres auront germé.

Bon jour demain,
Le regard aride,
Le regard serré,
Quand le défi
-Comme l'espace- 
S'étend.

Bon jour demain,
Qu'il vienne au détour d'un instant,
Qui abritait fatalité et gémissements.

Bon jour demain,
La main sur le coeur et,
Le coeur entre des mains,
Humides de peur et tremblantes,
Souvent.

Entre liesses du vent sournois,
Bonjour demain, avant même
Qu'aujourd'hui ne prenne fin.

Bon jour de serments et bravades,
Bon jour de tristesse et de brimades,
Jusqu'à l'aube, sévit la nuit:
La nuit de bien et de mal, voilée,
Entre étoile et abîme, tous deux volatiles.

Demain déjà hier,
Et hier survivra.

L.A-

jeudi 5 février 2015

Spiritualité sans justice ?

2 commentaires :

"Il y a plus grave"


Comme chaque dimanche, j’assiste à un cours d’interprétation coranique. Les cours sont dispensés par un excellent professeur, accessoirement enseignant d’université. Soudain, au milieu du cours et sortie de nulle part, une question est lâchée :
« Une femme peut-elle guider la prière pour un groupe de femmes ? ». Réponse catégorique: non. Mais comme ce genre de sujet crée l’émoi chez les uns et chez les autres, et que souvent, le fait même de poser la question paraît être chose effrayante pour ceux qui jouissent de leurs privilèges, le débat ne s’est pas arrêté là.  Alors, comme pour couper court à toute autre tentative de questionnement, celui qui se sent en danger s’exclame :
« De toute manière, l’islam est très clair, la femme n’a pas le droit à certaines positions. Elle ne peut pas être juge, ni gouverner plus généralement ».

Respiration profonde. Non, je ne céderai pas à la colère instinctive.

Dans ce début d’échange quelque peu tendu, le professeur se veut conciliant, et c’est alors qu’il me dit, pensant adoucir l'ambiance « j’ai peur que l’on entre dans des débats passionnés, et que l’on en oublie l’essentiel, les bases de notre spiritualité ».

«Il y a plus grave.»

Qu’aura-t-on à offrir à nos filles dans dix ans ?



Seulement, je me demande avec beaucoup de peine, depuis quand l’apaisement est-il possible quand le moindre des droits est bafoué, dans un consentement presque unanime ? Ainsi, les femmes, souvent confinées en arrière-plan dans les mosquées, exclues des activités de ces lieux de culte dans beaucoup trop de cas, devraient se focaliser sur l’essentiel, leur spiritualité. Je n’ai nullement la prétention de l’objectivité, d’ailleurs qu’est-ce que l’objectivité sinon la subjectivité malignement déguisée ? Alors, en tant que femme musulmane et du haut de ma subjectivité qui n’est en fait pas très différente de ce que d’autres appelleraient leur objectivité, je me demande combien de temps durera encore tout cela ? Hier encore, j’apprenais l’ouverture de cette mosquée exclusivement féminine de Los Angeles. Que devrait-on en penser? Cette initiative est à la fois un pas et un échec. Un pas vers l'autonomisation de ces femmes, et à la fois la preuve de l’échec fulgurant des lieux de cultes. Est-ce donc cela la solution, finir par se séparer et vivre sa foi, chacun de son côté ? Qu’aura-t-on à offrir à nos filles dans dix ans, seront-ce encore les mêmes combats ? J’ose espérer que non.

Qu’est-ce que l’essence spirituelle sans la sérénité de l’être ?


Mais revenons-en à cette question de base spirituelle. Depuis des décennies, l’attention de nos religieux ne s’est penchée que sur nos chevelures, sur ce qui devait ou non transparaître de nos corps, sur la licéité ou non de faire entendre nos timbres de voix, peut-être même sur l’existence ou non de notre esprit et de nos facultés à entreprendre, et aujourd’hui, quand nous demandons des comptes, il nous est demandé de revenir à « l’essentiel » alors que nous n’avons été renvoyées qu’au futile tout ce temps. Certaines vérités font mal. L’essentiel ? Qu’est-ce que l’essence spirituelle sans la sérénité de l’être ? Qu’est-ce que le fondement spirituel, confiné dans un sous-sol, la parole volée, ou la dignité méprisée ? Je me le demande. Le fondement même de l’islam étant la justice, la justice pour tous, qu’est-ce que vivre sa spiritualité sans ce fondement premier ?
Il est vrai que, comme on aime à le répéter, le linge sale se lave en famille. Mais je crains pour cette famille, qu’à force de rester impassible à cette fraction de sa communauté, le lessivage finisse par se faire en public.

Ces mots étant lancés, je n'ai ni senti spiritualité, ni apaisement dans cette salle de mosquée, mais le sentiment unique d'être marginalisée au sein même de mes coreligionnaires. 





L.A

samedi 24 janvier 2015

Que la haine n'attire pas la haine (contribution Huffpost)

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Après une longue nuit sans sommeil et le recul de quelques heures qui permet de réaliser la barbarie de la veille, je démarre ma journée, la gorge nouée, ne sachant quels sentiments devraient m'envahir. La mort, depuis quelques années, je la côtoie au quotidien par procuration et vis avec, ce n'est plus un terrain inconnu.
Je suis franco-syrienne, et de voir s'éparpiller le sang également en France  [...]

L'Etat islamique a réussi (contribution Huffpost)

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Après bientôt quatre ans de guerre en Syrie, le paysage n'a de cesse de se brouiller à mesure que les jours avancent et que les victimes de ce chaos ne s'accumulent et ne deviennent plus que des chiffres indénombrables.
Voilà que depuis plusieurs mois, le monde n'a d'yeux que pour ce groupe de combattants incarnant à la perfection[...]