Leila Alaouf

jeudi 5 février 2015

Spiritualité sans justice ?

2 commentaires :

"Il y a plus grave"


Comme chaque dimanche, j’assiste à un cours d’interprétation coranique. Les cours sont dispensés par un excellent professeur, accessoirement enseignant d’université. Soudain, au milieu du cours et sortie de nulle part, une question est lâchée :
« Une femme peut-elle guider la prière pour un groupe de femmes ? ». Réponse catégorique: non. Mais comme ce genre de sujet crée l’émoi chez les uns et chez les autres, et que souvent, le fait même de poser la question paraît être chose effrayante pour ceux qui jouissent de leurs privilèges, le débat ne s’est pas arrêté là.  Alors, comme pour couper court à toute autre tentative de questionnement, celui qui se sent en danger s’exclame :
« De toute manière, l’islam est très clair, la femme n’a pas le droit à certaines positions. Elle ne peut pas être juge, ni gouverner plus généralement ».

Respiration profonde. Non, je ne céderai pas à la colère instinctive.

Dans ce début d’échange quelque peu tendu, le professeur se veut conciliant, et c’est alors qu’il me dit, pensant adoucir l'ambiance « j’ai peur que l’on entre dans des débats passionnés, et que l’on en oublie l’essentiel, les bases de notre spiritualité ».

«Il y a plus grave.»

Qu’aura-t-on à offrir à nos filles dans dix ans ?



Seulement, je me demande avec beaucoup de peine, depuis quand l’apaisement est-il possible quand le moindre des droits est bafoué, dans un consentement presque unanime ? Ainsi, les femmes, souvent confinées en arrière-plan dans les mosquées, exclues des activités de ces lieux de culte dans beaucoup trop de cas, devraient se focaliser sur l’essentiel, leur spiritualité. Je n’ai nullement la prétention de l’objectivité, d’ailleurs qu’est-ce que l’objectivité sinon la subjectivité malignement déguisée ? Alors, en tant que femme musulmane et du haut de ma subjectivité qui n’est en fait pas très différente de ce que d’autres appelleraient leur objectivité, je me demande combien de temps durera encore tout cela ? Hier encore, j’apprenais l’ouverture de cette mosquée exclusivement féminine de Los Angeles. Que devrait-on en penser? Cette initiative est à la fois un pas et un échec. Un pas vers l'autonomisation de ces femmes, et à la fois la preuve de l’échec fulgurant des lieux de cultes. Est-ce donc cela la solution, finir par se séparer et vivre sa foi, chacun de son côté ? Qu’aura-t-on à offrir à nos filles dans dix ans, seront-ce encore les mêmes combats ? J’ose espérer que non.

Qu’est-ce que l’essence spirituelle sans la sérénité de l’être ?


Mais revenons-en à cette question de base spirituelle. Depuis des décennies, l’attention de nos religieux ne s’est penchée que sur nos chevelures, sur ce qui devait ou non transparaître de nos corps, sur la licéité ou non de faire entendre nos timbres de voix, peut-être même sur l’existence ou non de notre esprit et de nos facultés à entreprendre, et aujourd’hui, quand nous demandons des comptes, il nous est demandé de revenir à « l’essentiel » alors que nous n’avons été renvoyées qu’au futile tout ce temps. Certaines vérités font mal. L’essentiel ? Qu’est-ce que l’essence spirituelle sans la sérénité de l’être ? Qu’est-ce que le fondement spirituel, confiné dans un sous-sol, la parole volée, ou la dignité méprisée ? Je me le demande. Le fondement même de l’islam étant la justice, la justice pour tous, qu’est-ce que vivre sa spiritualité sans ce fondement premier ?
Il est vrai que, comme on aime à le répéter, le linge sale se lave en famille. Mais je crains pour cette famille, qu’à force de rester impassible à cette fraction de sa communauté, le lessivage finisse par se faire en public.

Ces mots étant lancés, je n'ai ni senti spiritualité, ni apaisement dans cette salle de mosquée, mais le sentiment unique d'être marginalisée au sein même de mes coreligionnaires. 





L.A

2 commentaires :

  1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  2. Je ne sais pas si mon commentaire a été pris en compte. Je réessaye : comment gérer cette double étrangeté, celle de ses coreligionnaires, et celle des ‹‹ autres ›› ? Me concernant, elle m'épuise, cette solitude parmi la foule.

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