Leila Alaouf

jeudi 18 février 2016

Détour sur le dernier livre de Mona Eltahawy : Foulards et Hymens, Pourquoi le Moyen-Orient doit faire sa révolution sexuelle.

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C’était un des livres que j'avais rajouté à ma liste de lecture depuis quelques mois, et finalement, je m’y suis enfin mise juste après avoir achevé la lecture de Féminismes Islamiques de Zahra Ali. Etant parfaitement consciente du caractère polémique de ce livre et de son auteure Egyptienne, j’ai voulu faire abstraction des mouvements de masses et me forger ma propre opinion… Et je n’ai pas été déçue ! A peine ai-je publié un passage de son texte sur les réseaux sociaux que la polémique était lancée : Entre ceux qui n’appréciaient pas le titre, ceux qui lui avaient lu un article ou une interview, ceux qui la diabolisaient totalement sans même lui avoir lu un livre, je me suis dit que la vie d’une militante féministe arabo-musulmane était quand même bien dure. Il semble difficile pour beaucoup de sortir d’une analyse manichéenne et de voir l’excellent et le pire dans une même œuvre. Il semble encore plus compliqué d’aller au-delà de la dichotomie Occident/Orient qui pourrie et simplifie toute analyse. En postant une simple mention de son livre, j’ai lancé un pavé dans la marre, et cela n’a fait que confirmer le fait qu’il est  périlleux de parler de ces trois simultanément : sexualité, monde arabe, et femmes.

Il faut dire que Mona Eltahawy ne mâche pas ses mots et n’essaie nullement de faire dans la complaisance. Elle alterne théorie et vécu et permet ainsi au lecteur de ne pas rester dans une analyse académique et déconnectée des réalités du monde arabe. Son livre a été écrit à la suite de sa propre agression à place Tahrir en 2011 lors du soulèvement égyptien, où des militaires lui cassèrent les bras et l’agressèrent sexuellement ainsi qu’une dizaine d’autres femmes. Agressions qui s’étaient accompagné à l’époque de test de virginité et du mutisme d’une majorité de victimes soumise aux pressions de leurs familles qui avaient elles-mêmes peur du déshonneur. Cet exemple à lui tout seul, remarque Eltahawy, regroupe les trois forces oppressantes qui constitue le patriarcat : le foyer, la rue, et l’Etat.

Elle revient sur ces différents propos qui lui avaient valu maintes controverses. Notamment, le fameux « Pourquoi ils nous détestent » ce titre d'article qu'elle avait écrit pour ForeignPolicy, et dont le « ils » qui désignaient les hommes arabes avait largement choqué et lui avait valu des accusations de racisme et de généralisations. Elle rappelle qu’elle a toujours été en première ligne de front pour dénoncer le sexisme en occident ainsi que l’islamophobie envahissante, mais que l’ambiance générale xénophob ne devrait certainement pas l’empêcher de pointer du doigt toutes les formes de misogynies et de violences subies par les femmes des pays arabes. Elle refuse purement et simplement la prise en otage qui voudrait qu’elle se tienne inconditionnellement aux côtés de ses origines et de ses coreligionnaires. Elle écrit :

« J’ai écrit ce livre à un moment où de plus en plus de femmes de couleur parlent ouvertement de misogynie et refusent de se taire seulement par peur de donner une « mauvaise image » de leur peuple. Les Noires, les Sud-Américaines, les Asiatiques aux États-Unis sont confrontées à de multiples niveaux de discrimination : racisme envers leur communauté, haine des femmes à l’intérieur et à l’extérieur de leur groupe d’appartenance. Trop longtemps, on leur a dit que dénoncer les mauvais traitements dont elles sont victimes au sein de leur communauté ne servirait qu’à apporter de l’eau au moulin des racistes qui déjà diabolisent les hommes. Pour avoir accepté de réaliser ce numéro d’équilibriste, je suis reconnaissante à la militante féministe noire bell hooks, à la poétesse lesbienne noire et militante Audre Lorde et à la Mexicano-Américaine Gloria Anzaldúa, penseur féministe. Leur travail, que je cite fréquemment, m’a fourni les armes dont j’avais besoin pour combattre le racisme et le sexisme sans tomber dans la peur d’embarrasser les miens. Alors que les conservateurs islamophobes et xénophobes sont ravis d’entendre à quel point les musulmans maltraitent les femmes, l’aile conservatrice parmi les hommes musulmans propage la détestation des femmes. Au final, au lieu de nous allier à l’une pour combattre l’autre, ce sont ces deux tendances contre lesquelles nous devons simultanément lutter. »

Elle admet que la détestation est beaucoup plus complexe que ce que sous-entend son titre, et qu’il s’agit d’un processus de restrictions posées par le triptyque foyer, rue, Etat, susmentionné.
La situation est mauvaise partout dans le monde, ne cessent-elle de rappeler, mais là où l’écart se creuse, c’est au niveau des droits. Là où dans certains pays la situation des femmes n’est pas glorieuse, il y a au moins des droits derrière lesquels les femmes peuvent se réfugier. Or, dans la plupart des pays arabes, le droit (légal ou religieux) est trop souvent en faveur du patriarcat. Tant que la loi ne donne pas l’exemple, nul espoir que les choses s’améliorent dans la rue ou dans le foyer.  C’est ici que se joue toute la différence.  
Dans le chapitre, « voile noir, drapeau blanc » elle aborde donc inévitablement la question du hijab, qu’elle a elle-même porté pendant neuf ans. Elle pose le débat de façon à sortir de la simplicité dichotomique que les deux camps veulent absolument imposer. Elle est tout à fait consciente de marcher sur des œufs mais est à la fois tout à même de le faire en partageant sa propre expérience.

« La généralisation du port du voile au Moyen-Orient et en Afrique du Nord n’est que le dernier mouvement du balancier. Ces alternances entre un code vestimentaire conservateur et un code vestimentaire libéral ont souvent été décrites comme des oscillations entre le monde islamique et le monde occidental, une dichotomie qui rend la critique du port du voile particulièrement difficile puisqu’elle oblige à choisir un camp. En conséquence, il nous faut impérativement trouver une façon de parler du hijab qui ne réduise pas le débat à un choix de culture. »

Et c’est précisément en abordant la question du hijab qu’elle montre à quel point les islamophobes et les conservateurs musulmans nourrissent leurs causes mutuellement. Car plus les xénophobes et les islamophobes instrumentaliseront la question du foulard en l’associant à un orient archaïque et orientaliste, moins les femmes de ces pays accepteront de poser le débat sereinement. L’exemple le plus explicite étant celui du consul britannique en Egypte qui avait instrumentalisé les idées libérales du savant égyptien et musulman Qasim Amin :
« Lorsque Evelyn Baring, alors consul britannique en Égypte, a soutenu les idées de Qasim Amin, une effroyable instrumentalisation de son discours s’est mise en place, associant les revendications en faveur des droits des femmes à une mainmise coloniale et rendant de fait toute critique du port du voile de la part de ceux qui s’opposaient à l’occupation et à l’influence européennes intenable puisque assimilée au soutien de l’Occident. »
Elle revient sur ces neuf années à travers lesquelles elle se revendiquait à la fois féministe et voilée, mais aussi sur la difficulté à le retirer.
Et c’est là qu’elle dresse un constat difficile à nier : si les femmes sont libres de  porter le hijab, elles le sont beaucoup moins de le retirer. Elle revient sur ce mouvement croissant de voilement au Moyen-Orient et l’explique politiquement et socialement. Mais si le débat veut déchirer, elle rappelle cette phrase de Fatoum Elaswad :
 « Quand les femmes se battent entre elles, les seuls à en tirer bénéfice sont les hommes. »
Dans son chapitre « une main portée sur les femmes », elle ressasse toutes les formes de violences corporelles subies par les femmes en s’appuyant sur des chiffres précis et des faits incontestés. En passant par l’excision et les agressions sexuelles, il n’est pas une atteinte qu’elle n’ait pas mentionnée. 

Face au 90% de femmes mariées ayant subi des mutilations génitales en Egypte, les 99,3% de femmes egyptiennes ayant subi des harcèlements sexuels (rapport des nations unies), le harem bien connu de Kadhafi, les viols et agressions de masses ayant accompagné les soulèvements, les lois permettant aux violeurs d’épouser leurs victimes afin de « sauver l’honneur » des familles, l’autorisation dans certains pays des violences domestiques, la complaisance du droit envers les crimes d’honneur, les mariages précoces, l'obsession de la virginité, la frustration sexuelle, et j’en passe, il serait particulièrement malhonnête de minimiser la gravité de la situation pour une bonne partie des femmes de ces régions.

D’ailleurs, Eltahawy se demande si, finalement, les soulèvements populaires ont profité aux femmes ?  Rien n’est si certain. Mais si les soulèvements n’ont jamais été en faveurs des femmes, l’auteure écrit que ce n’est que par un soulèvement des femmes contre le rôle que leur imposent  leur foyer, la rue et l’Etat qu’une réelle révolution sociale peut aboutir. Car on ne peut prétendre à une véritable révolution de fond si l’on refuse à la moitié de la population d’y participer. Et c’est précisément en cela qu’elle parle de révolution sexuelle.

Contrairement à ce que ceux qui n’ont pas lu le livre ou qui sont d’une mauvaise foi évidente veulent bien répéter, l’auteure ne veut nullement imposer ou interdire. Elle ne fait qu’exiger tout naturellement le respect des droits individuels, ni plus ni moins, et ce, même quand il s'agit de sexualité. D’ailleurs elle écrit :
« Avant je disais non. Puis la révolution est arrivée et j’ai commencé à dire « j’exige ! ». »
Il n’est évidemment pas possible de parler sexualité sans parler de l’obsession de la virginité des sociétés arabo-musulmanes. Ici encore, elle revient sur son vécu ou sur celui d’autres femmes. Et comme elle aime à le dire très justement :
« La chose la plus subversive que puisse faire une femme est de parler de sa vie comme si elle comptait vraiment. Car c’est le cas. »
Elle revient sur son agression sexuelle à place Tahrir et nous rappelle que les tests de virginité mettent en évidence que seules les femmes vierges sont considérées comme de potentielles victimes de viols. Pour celles qui avaient déjà perdu leur virginité auparavant, il n’est nullement question de reconnaître le viol.
Elle refait le tour de toute cette obsession hystérique autour de l’hymen des femmes. Tout ne repose que sur ce petit bout précieux de peau qui, en réalité, n’appartient qu’à la famille. Avec effroi, on apprend que les tests de virginité sont encore d’actualité pour la validité d’un mariage dans certains pays, dont l’Algérie. Un de ses chapitres se nomme d’ailleurs « le Dieu de la virginité ». Elle aborde également la question de la sexualité et du plaisir féminin, tabou suprême.

Bref, mieux qu’un résumé, allez lire ce livre. Vous y trouverez certainement matière à critiquer, mais surtout des vérités crues. Pour pouvoir le lire, il faut commencer par accepter de voir, d'écouter, même quand certaines vérités nous mettent dans l'embarras. 

Mona Eltahawy ne se contente pas de dénoncer, elle propose, elle suggère, elle explique. Un des points de divergence le plus important que j’ai trouvé dans le texte était pour ma part son soutien à la loi interdisant le niqab en France. Elle part du principe que dans l’extrême, justifier son invisiblisation par un simple « choix » spirituel ne peut être pris en compte, car tout comme pour la nudité publique, l’état a le droit d’empêcher ses citoyens de se nuire . Je pars du principe qu’en imposant une telle loi, on ne fait qu’isoler un peu plus ces femmes, qui se trouvent être les cobayes d’une loi tendancieuse et qui a, dès le départ, tout simplement instrumentalisé le sujet à des fins politiques. Enfin, je ne crois pas que l’interdiction puisse être une solution, elle ne l’est jamais.



Leila Alaouf

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