Leila Alaouf

dimanche 3 avril 2016

Penser Sororité

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Sana K


Le terme Sisterhood commence à être employé par les milieux féministes nord-américains à partir des années 1970, tandis qu’en France, c’est son équivalent, sororité, qui commence à émerger. 

Toutefois, un problème apparaît assez rapidement quant à l’utilisation du mot: les femmes afro-américaines, entre autres, se rendent compte que ce fameux « sisterhood » dont il est question ne les engloberait pas forcément. Sur le terrain, Kimberley Crenshaw, sociologue afro-américaine, partage différentes enquêtes dont les résultats sont édifiants. Elle se rend compte que 85% des femmes noires qui fuient leur foyer et les coups de leurs conjoints finissent par y retourner car, étrangement, elles ont moins accès aux chambres de refuges pour femmes battues. S’ajoute à cela la discrimination raciale au niveau des logements : 64% des demandes de logements faites par des noirs américains sont refusées. Difficile  donc de fuir une situation violente pour elles. Pour couronner le tout, Elle constate que les campagnes de prévention contre les violences domestiques ne sont diffusées que sur des chaines accessibles et vues par une classe moyenne voire supérieure et excluant par conséquent la majorité des femmes de couleur (women of colour.)

Sororité par qui ? Pour qui ?

En France, nous ne sommes pas non plus en reste. Les femmes issues des banlieues, de « culture » musulmane, ou racisées, n’apparaissent dans les débats portés par les féminismes historiques que pour être sauvées. Les mouvements féministes français n’ont agi que de façon communautariste et solitaire durant des décennies, allant jusqu’à soutenir des projets de loi non seulement sexistes mais également racistes, et je pense notamment à la loi de 2004 contre les signes religieux à l’école. Mes propos pour désigner cette loi pourraient paraître extrêmes, mais pour mieux les appréhender, il est absolument nécessaire et éclairant de visualiser le film Maryam de la réalisatrice Faizah Amba qui permet au spectateur de s’immiscer dans le quotidien d’une jeune adolescente portant le foulard au moment du vote de cette loi. 

Mariam, c’est l’histoire d’une petite fille qui décide de porter un foulard, de se construire, de tester, d’essayer de nouvelles choses. Je ne m’étalerai pas sur la question, mais cet exemple est particulièrement représentatif de la déconnexion des mouvements féministes français avec le terrain. Le comble pour ces nombreux féminismes ethnocentrés, c’est qu’ils ont bel et bien un point commun avec lesdits représentants des musulmans en France : d’aucun n’estime nécessaire de donner la parole aux premières concernées, c'est-à-dire les femmes portant un foulard ou les femmes françaises musulmanes plus généralement.   

Les systèmes de dominations ne sont pas l'apanage des hommes, ils sont également reproduits entre femmes, mouvements féministes compris, et en vérité, tout cela n’est pas du tout étonnant. C’est même le résultat prévisible d'un système qui ne se construit qu'à travers des relations de dominants/Dominés. Nous  intériorisons les systèmes de dominations dans lesquels nous baignons. Les mouvements féministes principaux en France ne sont composés que d’une certaine élite blanche qui n’a fait que reproduire, malgré elle, les processus de dominations patriarcales, à sa petite échelle. 
Il est naturellement plus facile de ne soutenir que ceux ou celles à qui l’on s’identifie. 

Mais précisément, le principe de sororité réside dans la solidarité au-delà des différences qu’il y a entre nous.

Sororité n’est pas paternalisme

Nous ne sommes pas là pour choisir ce qui serait meilleur pour l’autre. En d’autres termes, en tant que femmes musulmanes qui avons sans cesse à osciller entre nos combats féministes au niveau citoyen mais également en intracommunautaire, nous n’avons pas besoin que l’on nous libère à coup de discours protecteurs.

Alors avant que chacune d'entre nous ne se lance dans des revendications pleines de bons sentiments au nom d’un groupe donné, nous devrons nous poser ces deux questions essentielles :

-Suis-je légitime à parler de ces revendications (exemples innocents : le foulard des femmes musulmanes, la place des femmes en islam,  l'oppression des pauvres femmes en Afrique) ?

-Quels dommages collatéraux à l’encontre des premières concernées puis-je entraîner en parlant pour elle?

Prendre conscience de ses privilèges n’est jamais chose agréable, surtout quand on se croit à l’abri de discriminer. Se dire que l’on contribue d’une façon ou d’une autre à l’exclusion d’un groupe est  embarrassant, mais c’est une introspection nécessaire à faire. C’est précisément ce que l’on demande aux hommes, de prendre du recul et d’avoir l’objectivité de reconnaître leurs privilèges. Nous sommes toujours privilégiés par rapport à quelqu’un, que cela nous soit plaisant à entendre ou non.
Moi-même, fille d’immigrés, je suis privilégiée par mon parcours scolaire et mes chances de réussites comparée à d’autres femmes françaises issues de l’immigration mais qui n’ont pas eu ces chances.

Nous ne sommes pas forcément conscient d’exclure du marché le petit libraire du coin lorsque nous décidons d’acheter nos livres sur Amazon ou à la Fnac. Mais nous y contribuons. Et c’est exactement le même schéma qui se met en place quand les mouvements féministes décident, sciemment ou non, de favoriser un discours, une vision, une représentation, ou une couleur de peau. 

Ce n’est qu’une fois que l’on prend conscience de cela que l’on peut inclure puis agir.

La sororité, c’est le soutien, mais ce n’est jamais le tutorat.

L.A

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