grincement

Leila Alaouf

mercredi 8 juin 2016

Maram al Masri : la poésie indisciplinée

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La couronne de fleurs est à Maram al Masri ce que le chapeau est à Nothomb. Je la retrouve dans son café favoris à Saint-Germain. Ici, Les serveurs la connaissent et l’apprécient. Elle m’embrasse et me prend dans ses bras comme si j’étais une vieille connaissance. Pourtant, nous nous connaissons que par croisement de regards et par sourires interposés lors d’événements organisés pour la Syrie.  

« La poésie est un rendez-vous amoureux, et je me dois d’être en continuité avec ce que j’écris. Je cherche le beau partout dans ma vie. Tout comme j’écris pour mes lecteurs, je m’habille aussi par respect pour ceux qui me croisent. Je voudrais transformer les monstres en princes.»

Issue d’une famille musulmane de la ville balnéaire de Lattaquie, c’est très jeune que l’écrivaine connait l’exil. Son histoire ressemble à celle d’un roman Tolstoï. Eperdument amoureuse d’un jeune garçon chrétien, l’histoire ne tarde pas à arriver aux oreilles des services secrets dont la forte présence dans la ville relève d’une longue tradition du régime Assad. Dès lors, le chantage commence : 
« Sois tu espionnes ton entourage et tes voisins pour nous, soit on le kidnappe et en l'envoie aux frontières israéliennes pour qu'ils s'en occupent.»
Elle refuse et subit alors la désapprobation collective et le scandale dans une société où les femmes sont comme des voitures, « il y a celles qui sont neuves, et celles qui sont usées et bonnes à la casse. J’étais une voiture usée. » explique la poétesse. 

Elle abandonne tout pour vivre son histoire d’amour, de son université à sa réputation, jusqu’à ce que cet homme finisse par la quitter sous la pression de sa mère qui menace de se suicider s’il persiste dans cette relation avec une musulmane. C’est le grand pari manqué d'une vie. Et c’est aussi le début d’une longue relation avec les mots. "Je te menace d’une colombe blanche" est son premier recueil, que son frère, lui-même adepte de poésie, fera publier en Syrie.

« J’ai toujours été le second choix. J’étais trop brune pour être belle en Syrie. Ma tante me disait que maintenant, en plus d’être une marchandise de second choix, j’avais brûlé tout le peu d’atouts qui me restait. Pourquoi suis-je toujours un deuxième choix ? »

La jeune Maram al Masri accepte alors de se marier avec le premier homme qui demande sa main et se retrouve en France, avec à un homme qu'elle n'arrive pas à aimer, mais fuyant le scandale et les menaces du régime. Elle ne parle plus l’arabe et ne maîtrise pas le français. Elle se morfond dans un mutisme pendant quelques temps, avant de se réconcilier avec sa langue natale et d’adopter le français. D’ailleurs, tous ses recueils sont bilingues, elle ne traduit jamais ses poèmes, elle « accouche de jumeaux dans deux langues différentes » comme elle aime à l’expliquer.

Puis un divorce. Et un enfant kidnappé à sa naissance par son père et qu’elle ne reverra que cinq ans plus tard. Dans ses poèmes, la figure maternelle est omniprésente, entre les lignes et dans les métaphores. Elle écrit alors « le Rapt », à l’encre de ce trauma maternel.

« J’ai porté mon fils neuf mois de ma vie et je suis restée allongée 5 mois, comme un meuble. Et après tout ça, on me l’enlève, comme si je n’étais rien, comme si je n’étais qu’une poule pondeuse. »

Envers et contre tout, elle est éternellement à la recherche de l’amour. La seule chose qu’elle dit pouvoir enseigner, c’est l’amour et elle l'admet, elle a viscéralement besoin du regard de l'homme.
« J’ai vécu dans une société où les femmes ne sont rien sans un homme pour les décorer, un homme en étendard. »
Je ne peux m’empêcher de lui demander s’il lui est possible de s’envisager au-delà d’un statut de mère, d’épouse, ou d’amante ? 
« Mais je suis tout cela à la fois, ça fait partie de mon histoire et je ne peux pas y échapper. C’est un jeu de rôles, je suis tour à tour chacun d’eux et à la fois je suis tout ça en même temps. Peut-être que si j’avais vécu une histoire différente, j’aurais appris à être plus indépendante de ces rôles. Mais c’est mon histoire... »
Toutefois, l’écrivaine ne verse pas dans des généralisations faciles et la haine. Elle sait le pouvoir de la récupération, les clichés exotiques et le paternalisme très présents en France.  Elle déclarait il y a peu dans une interview accordée au Figaro « Je ne suis pas Shéhérazade. Elle utilise l'imagination, quand je me sers de l'émotion et ancre mes poèmes dans la réalité."

Tiraillée de tous les bords, elle ne trouve sa place d’écrivaine nulle part.

« Je suis critiquée et délégitimée de toutes parts. D’un côté, la sphère littéraire arabe trouve ma poésie trop facile, trop simple, à l’inverse de toute cette tradition très virile de musculation linguistique et de déblatérations impressionnantes à la Nizar Kabbani et Mahmoud Darwich. Et de l’autre côté, je suis méprisée par le champ littéraire français qui pense que si je suis là, ce n’est que grâce à mon physique, à mes long cheveux noirs, à mon exotisme ou pire, pour remplir les quotas de femmes poètes.

Je ne pense pas que le machisme soit propre aux arabes. Ça fait trente ans que je vis en France, et comme je viens de l’expliquer, beaucoup pense que je n’ai pas ma place en tant que femme poète et plus encore en tant qu’arabe. Mon recueil « cerise rouge sur carrelage blanc » a été certes censuré en Syrie, mais il est aussi considéré comme provoquant en France. Pourtant je n’aime pas la provocation et je pense que chaque écrivain a une responsabilité politique. Je ne crois pas en la liberté absolue qui mène à des dérives comme le dernier livre de Houellebecq. Tout ce que j’ai fait en écrivant ce recueil, c’est parler de mes ressentis, de mon vécu de femme. Mais apparemment, c’était déjà beaucoup trop, en France aussi. Je ne dis pas que mes textes sont féministes, mais je parle de voix féminine. Je n’aime pas l’image que renvoient les féministes en France et leur obsession de l’islam. Qu’elles balayent devant leur porte d’abord ! Pour autant, je resterai toujours révoltée contre les violences faites aux femmes et l’inégalité universelle qui régit les sociétés. »
Malgré ce désir de délégitimer par certains, les recueils d'al Masri sont traduits dans 19 langues et ont reçus une dizaine de prix littéraires. 

Vous l'aurez compris, Maram al Masri, c’est la nuance. 

Au fait, on me murmure à l’oreillette qu’elle serait en lice pour le prix Nobel de littérature… Affaire à suivre !



Leila Alaouf
Entretien fait le 07/06/2016