J’ai un problème avec la langue. Ça fait un moment que je voulais le dire, mais je ne savais pas comment l’avouer. J’ai un problème av...

Les Mots


J’ai un problème avec la langue. Ça fait un moment que je voulais le dire, mais je ne savais pas comment l’avouer. J’ai un problème avec la langue, ce qui peut paraître surprenant.

Parfois, ça me tombe dessus, j’écris ou je parle, ou on m’écrit et on me parle. Je ne comprends pas. Je ne comprends pas et je m’aide d’un dictionnaire. En français. Il m’arrive de confondre des mots, des sens, ou des expressions. Et j’ai alors l’impression de tomber du dixième étage. Ça réveille en moi un sentiment de vulnérabilité que, je crois, beaucoup d’étrangers connaissent. On est d’abord étranger par les mots. Mais je ne suis pas immigrée. Je suis issue de la seconde génération, née en France et entièrement éduquée en français. Pourtant ça me tombe dessus, parce que chez moi, on n’employait pas des expressions françaises comme "ça me fait une belle jambe" ou "il pleut des cordes" ou encore "c'est un vrai panier de crabes" . Ce n’est pas comme si c’était particulièrement mieux en arabe. C’est vrai que j’en connais davantage, des expressions dans cette langue. Mais en arabe aussi, j’ai peur que ça me tombe dessus.Ou qu'on me tombe dessus.   

Mon spectre: qu’on me prenne en flagrant délit d’imposture, qu’on découvre que je réfléchis parfois avant de prononcer une phrase ou que je me relis mille fois avant qu’on lise entre mes lignes. J’ai peur qu’on butte sur mes fautes d'intégration, et qu’on voit que mon parlé est d'un naturel artificiel. Je me demande ce que doivent éprouver ceux pour qui ce sentiment n’est non pas un point de suspension mais un tréma continuel. 

J’ai un problème avec la langue, elle m’effraie et c'est pour ça que j’essaye de m'y cacher.

Le meilleur abri se trouve sur les étagères de ce que l’on fuit. Ça passe mieux quand on est présomptueux. 

L.A
01/02/2018

1 commentaire:

  1. J'ai exactement le même sentiment. Je ne suis pas fille d'immigrés, ni petite-fille ou arrière-petite-fille, je suis née en Vendée, département peuplé de fermes et d'industries familiales. Les générations qui m'ont précédée ont respiré le même air, chargé de l'odeur de la terre et du lisier, de leur premier à leur dernier souffle. J'ai toujours été fascinée par les mots et leur pouvoir. Je jubile quand je parviens à les dompter et soudain, ma langue si polissée et maîtrisée fourche et me trahit: en un accident syntaxique ou grammaticale, elle révèle d'où je viens. J'ai appris à accepter ces accidents de langage comme une richesse et non comme la marque d'une imposture. Je profite de ce message pour vous dire combien j'ai été touchée par le film A voix haute et plus particulièrement par vous.

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